dimanche 6 juin 2010

Fanny Salmeron



"Cette fille, c'est un Noël qui n'arrive jamais"

Elle a la frange lisse et le regard bleu des poupées. Fanny Salmeron est l'auteur du roman Si peu d'endroits confortables paru chez Stéphane Million Editeur.

Voilà ce que vous pouvez lire sur la quatrième de couverture :
Il y a Hannah, qui erre dans Paris en écrivant à la fille qu’elle aime et qui est partie (mystérieusement dénommée *, ndlr). Il y a Joss, garçon étrange aux cheveux bleus, débarqué dans cette ville inconnue pour oublier son passé. Et puis un jour ils se rencontrent. « Je ne sais pas si deux solitudes s’annulent, je ne sais pas si elles se consolent. Je ne sais pas si au contraire elles ne forment pas un vide encore plus grand.»

Rendez-vous en fin de journée sur une terrasse carrefour de l'Odéon le jour de la sortie du livre, le 3 juin. Deux Carlsberg. Quelques cacahuètes. Un accordéoniste.

On en apprend plus sur le livre en regardant la couverture ou en lisant la 4ème de couverture?

La 4ème de couverture c'est moi qui l'ai écrite donc je la trouve super chouette! Mais la couverture est formidable, je voudrais en faire des posters. Erwan Denis a été un génie. Quand on ne connaît pas l'histoire, on trouve la couverture jolie... on se dit "tiens pourquoi une balançoire, pourquoi un pissenlit"? Et une fois qu'on a lu le livre, chaque élément de la couverture prend un signification.

En fait, le personnage principal du livre, c'est la mystérieuse *... Elle est présente dans le livre par les lettres que Hannah lui écrit. Et finalement, elle imprègne chaque page. Pourquoi l'appeler "*"? C'est presque religieux, on a l'impression que prononcer son prénom ce serait la blasphémer...

Lui mettre un prénom ce serait réducteur. Comme ça, le lecteur peut mettre le prénom qu'il veut à la place d'*...

On a aussi l'impression que prononcer le prénom d'*, ou l'écrire, ce serait la profaner.

Oui, elle a les yeux dorés, elle a un côté pas humain, elle est complètement sublimée par les yeux d'Hannah. C'est l'amour qui est comme ça, on n'aime jamais la personne telle qu'elle est mais toujours à travers ses propres yeux... donc l'être aimé devient quelqu'un d'irréel.

Vous alternez deux sexualités de l'écriture. Dans le livre on passe d'Hannah à Joss, le peintre aux cheveux bleus... Comment ça se travaille, vous avez une part masculine en vous?

Je pense qu'il y a surtout une part féminine dans Joss! Je ne voulais pas que les deux personnages soient trop proches l'un de l'autre, parce qu'ils n'ont pas la même histoire même s'ils ont la même souffrance. Que ce soient une fille et un garçon, ce n'est pas le plus important. Ca aurait pu être deux filles, ça aurait pu être deux garçons aussi.

Justement, vous arrivez à complètement désexualiser l'amour. Et en refermant le livre, on pourrait presque tomber amoureux d'un papillon...

Vous ne croyez pas si bien dire! Ca m'est arrivé de tomber amoureuse d'un papillon... J'avais huit ans, je faisais du vélo dans mon village en Ariège.

Qui s'appelle comment?

Je ne le dis pas, ça! "Petit village dans les collines"! Donc, au bord du chemin je vois un petit papillon renversé par une voiture. Un papillon mort. Il était très beau, orange et noir. J'ai voulu le ramener même s'il était mort, comme on ramasse un coquillage. Et en le ramenant j'ai constaté qu'en fait il était encore en vie! Mais qu'il était aveugle!

Comment on s'en rend compte, qu'un papillon est aveugle?

Ca se sait quand un papillon est aveugle, enfin! Donc j'ai gardé Domino dans un coin du jardin, je lui ai donné pendant trois jours à boire de l'eau sucrée qu'il buvait avec sa petite trompe de papillon, il était très mignon. Un jour j'ai senti qu'il avait plus de force donc je l'ai mis sur une fleur, il a commencé à se nourrir directement sur la fleur et quelques secondes après il s'est envolé. Et là j'ai eu mon petit cœur complètement brisé.

Donc votre première histoire d'amour s'est finie tristement.

Ce n'était pas ma première, ça devait déjà être la 25ème! C'était une histoire d'amour impossible, ça vit très peu un papillon, si ça se trouve il s'est envolé et il est mort.

Hannah et Joss ce sont deux solitudes qui se frôlent tout le temps... Est-ce que deux solitudes peuvent s'aimer? A un moment Hannah écrit à son * qu'elle a besoin de quelque chose de plus doux, "juste les jolies lumières de l'amour élémentaire". Est-ce que l'amour réduit aux jolies lumières de l'amour élémentaire, c'est encore l'amour?

Pour moi non, pour Hannah non plus je pense. Évidemment, quand on est dans une histoire compliquée on veut quelque chose de simple - comme quand on a les yeux bleus et qu'on veut les yeux noirs. Ce n'est pas vraiment de l'amour, une histoire simple. Mais c'est ma vision de l'amour et chacun a la sienne. Moi, j'ai une vision pessimiste de l'amour.

Le récit est très ancré dans Paris. Joss découvre la ville et il dit "Paris est minuscule et sa moquette est trouée". Hannah connaît la ville, elle l'aime mais sans son *, elle trouve que la ville ressemble à un marécage... Paris, c'est l'endroit idéal pour désespérer?

Paris ça peut être sublime et désespérant. C'est minuscule et immense à la fois. Quand on est triste on peut aller déambuler des heures dans Paris et si en plus il pleut c'est génial. Par exemple, cet homme qui joue de l'accordéon sur la place, quand on est heureux, on peut trouver ça joyeux, typique. Et quand on est triste, ça donne juste envie de pleurer. En ce moment je suis super sensible. Tout à l'heure il y avait une affiche d'un chien perdu, j'ai failli pleurer. Paris, ça peut être super triste.

Paris, en fait, c'est le réceptacle parfait des sentiments, même une sorte d' amplificateur...

Exactement.

Le manque est très présent dans le livre... Il y a cette phrase sublime "Oui, tu me manques comme quand le soleil se cache derrière les immeubles, parce qu'après tout, il continue de faire jour". Plus loin Hannah dit qu'il y a plusieurs solutions au manque mais pas de remède à l'absence... Joss, c'est sa solution au manque? C'est peut-être Joss finalement l'endroit confortable...

Oui, il est naïf, plein d'amour...
Pour le lecteur : Un bus se gare et nous cache le soleil.

Ah ben voilà, c'est ça le manque, un bus nous cache le soleil et il continue de faire jour!

Ca ne pouvait pas mieux tomber dans l'interview! Je vous assure que je n'y suis pour rien!

Joss pense qu'il peut être une solution au manque. C'est obsessionnel le manque d'* pour Hannah. Le manque d'* c'est encore elle. Avec Joss, il continue de faire jour. Il est parfait ce garçon. Il la comprend, il a le même vide.

Vous venez de dire que le manque d'*, c'est encore elle. Cette façon qu'Hannah a de se draper dans le manque d'*, c'est une façon de faire survivre cet amour déjà mort sous respiration artificielle...

Oui, lui écrire c'est la faire exister. Elle essaie de faire son deuil par le refus du deuil. C'est le premier palier du deuil.

Hannah écrit à * qu'elle ne lui a pas appris le silence... Elle ne sait pas se taire...

Non parce que se taire c'est accepter le silence des deux côtés. Elle s'imagine qu'* pense à elle aussi.

Finalement est-ce qu'elle n'éprouve pas du plaisir dans ce manque?

Je pense que c'est beaucoup moins douloureux que de prendre la décision de passer à autre chose. C'est un palliatif. Comme quand on arrête une drogue et qu'on en prend une autre pour essayer d'arrêter. Je ne prends pas de drogue!

A un moment Joss et Hannah retournent dans l'ancien appartement d'* et d'Hannah, vous écrivez "Le temps s'est arrêté dans cet endroit. Ca ressemblait à un 24 décembre scellé dans l'éternité". Le cœur d'Hannah aussi, c'est un 24 décembre scellé dans l'éternité?

C'est joli, ça! Le 24 décembre, c'est l'excitation, l'attente, le désir du lendemain. Et ici, * , cette fille, c'est un Noël qui n'arrive jamais.

Il y a une technique dans le livre pour surmonter la peur des araignées. Joss dit à Hannah "Quand on a peur de quelque chose il faut l'imaginer avec une casquette. Une araignée dans la chambre, je lui mets une casquette et je la trouve sympa". Je l'ai confiée à ma mère, ça marche! La dernière fois que vous avez mis une casquette sur quelque chose, c'était sur quoi?

Moi, je ne le fais pas ça en fait! J'ai peur des requins. Un requin avec une casquette, c'est juste super effrayant! C'est encore plus effrayant en fait!

Revenons-en à *. Elle est quand même très cruelle. Elle quitte Hannah du jour au lendemain avec un Anglais qui sent le lendemain idéal... Je ne sais pas si on espère qu'elle revienne mais au moins, on s'attache à elle... L'amour c'est le syndrome de Stockholm avec vous!

Oui, c'est aussi la stratégie de l'échec. Je pense qu'* est partie parce que ça devait être insupportable de vivre avec Hannah. Être avec quelqu'un qui t'aime absolument, ça peut être terrible. Je ne sais plus qui a dit "Aimer quelqu'un qui vous aime aussi c'est du narcissisme, aimer quelqu'un qui ne vous aime pas ça c'est de l'amour".

C'est Frédéric Beigbeder!

Zut, alors!

Hannah écrit "Si peu d'endroits confortables" partout dans Paris. Et puis finalement tout le monde s'en empare. Hannah a alors peur que son désespoir devienne celui de tout le monde... Vous avez la même peur avec ce livre?

Non.

Moi, j'ai pleuré!

Oui, plusieurs personnes m'ont dit ça. Déjà je trouve ça fou. Je ne veux pas que les gens pleurent!

J'ai vu qu'un buzz se créait sur internet autour de cette phrase... Elle ne vous appartient déjà plus!

Oui, ça a été lancé sur Facebook. Plusieurs personnes se sont pris au jeu, il y a des situations drôles. Cette phrase touche les gens de différentes façons, tout le monde peut y mettre ce qu'il veut. C'est ouvert comme phrase.

Parmi ces photos, une vous vient à l'esprit?

Celle où il y a un pigeon mort et aussi celle du bébé qui tète sa mère avec écrit "si peu d'endroits confortables" sur le sein. Ce sont un peu les deux extrêmes!

Quand j'ai refermé le livre, il m'a laissé l'arrière-goût de la pluie. La pluie est très présente dans le livre. Il y a cette sublime phrase "J'essaie de me souvenir de ton visage, et c'est la couleur de la pluie qui me vient"...

Il pleut tout le temps dans ce livre! Il n'y a pas d'espoir dans le ciel de Paris, enfin dans cette histoire.

Je suis tombée sur une strophe d'Aragon qui m'a fait penser à votre livre : "Ce qui s'est envolé là comme un oiseau bleu
A laissé dans mon cœur une sorte d'abime
Je ne suis qu'une rime qui cherche une rime
Comme une main qui s'ouvre en vain à la pluie"

Joss, c'est la main qui s'ouvre en vain à la pluie?

Oui. Hannah aussi. Tous les deux ce sont des mains qui attendent la pluie et qui là du coup ne vient pas. Joss attend la pluie qui serait l'amour d'Hannah, le pardon,... il cherche beaucoup de choses, Joss. Et Hannah tend la main vers * qui n'est plus là. Elle est belle cette strophe!

Hannah a un remède contre la pluie, elle dit que quand il pleut il faut boire quelque chose avec des glaçons; elle dit que c'est scientifique, les gens ont bien des glaçons dans leur verre au bord des piscines.

C'est vrai que ça marche, les gens ont des glaçons dans leurs verres! Là-bas je vois un Ricard avec des glaçons. On ne va pas citer le nom de ce Monsieur qui boit du Ricard à trois heures de l'après-midi!

C'est ça le livre, des passages sublimes, des phrases qui font pleurer et qui sont entrecoupés de ce genre de fantaisie... Cette poésie de l'enfance...

Je trouve que l'enfance ce n'est pas du tout poétique, c'est très cruel. C'est de la frustration et de la colère. Hannah ce qui la sauve c'est cette part d'enfance. Chez elle c'est léger et c'est ce qui la sauve de tout. Ces petites folies qui l'empêchent de sombrer dans la vraie folie.

Vous faites des lectures de vos nouvelles, bientôt de votre livre le 12 juin (chez Gals Rocks, ndlr). Vous y prenez goût à donner une troisième dimension à votre livre?

La première fois que mon éditeur Stéphane Million m'a demandé de lire, je voulais dire non, je me suis demandée pourquoi, c'était parce que j'avais peur. Ce n'était pas une bonne raison. Donc j'ai lu. Quand on écrit on ne sait pas comment les gens réagissent quand ils lisent. Pendant la lecture, je ne vois pas les gens parce que je lis mon texte mais il y a toujours un silence qui se fait, et alors les petits bruits dans la salle ça fait comme des bruissements de feuilles comme dans une forêt ; les gens sont réactifs. Et après certaines personnes viennent te parler juste après. C'est dans l'immédiat. C'est ça qui est addictif, le retour direct des gens. Je ne suis pas une rockstar de la lecture mais il y a toujours une atmosphère qui se crée.

Vous avez déjà écrit plusieurs nouvelles, vous envisagez un recueil de nouvelles?

Pourquoi pas, j'aime bien les nouvelles. Ecrire une nouvelle c'est comme peindre un petit tableau ou faire un puzzle pour enfants avec dix pièces. Alors que pour un roman, il y en a 500 000!

Dans le Figaro, Mohammed Aissaoui évoque une écriture fiévreuse. C'est vrai qu'il n'y a pas de temps mort. Vous la travaillez cette épure de votre écriture? Le livre pourrait faire beaucoup plus de pages qu'il n'en fait.

Quand j'ai envie de dire quelque chose je le dis directement, je n'arrive pas à diluer. C'est d'avoir écrit un blog pendant très longtemps, sur des instants, des images, je pense que j'ai gardé un peu ce phrasé de blog. Un peu comme une photo. C'est pour ça que la nouvelle me va bien, dans une nouvelle, chaque phrase est écrite pour quelque chose.

Vous travaillez sur un prochain roman?

Oui. J'essaie de prendre plus mon temps dans ce roman, il y aura plus de personnages, il n'y aura pas de "je".

Ce sera sur quoi?

Sans doute une histoire d'amour tragique. C'est forcément une histoire d'amour si c'est une histoire. Et c'est forcément tragique si c'est une histoire d'amour. Donc c'est une histoire d'amour tragique.

Le serveur casse un verre.

C'était beau! J'adore ça, le bruit du verre brisé! D'ailleurs chez moi je n'ai plus de verres, je les ai tous cassés. Du coup, je bois à la bouteille.

Tribune libre : vous pouvez parler de ce que vous voulez.

On pourrait parler de ma sciatique. Ou de lui, regardez, avec son beau costume, il est beaucoup trop classe pour elle. Elle, on dirait qu'elle s'est habillée pour aller au camping. Enfin, le restaurant du camping.

Je pourrais parler du Carrefour de l'Odéon qui pour moi est un endroit très confortable. Alors qu'en fait c'est très désagréable, ça sent mauvais, il y a le bruit des voitures, les gens parlent fort, tu es servie quand les serveurs te voient donc jamais, et il y a cet arbre que j'adore et dont je ne sais toujours pas le nom. Il y a la boutique de robes, ma boutique préférée au monde. Tous les gens que j'aime passent ici à un moment de leur journée.

C'est minuscule et c'est immense en même temps!

Oui! C'est un endroit où je me sens très en sécurité alors que franchement, c'est très dangereux. Une fois j'ai failli me faire écraser ici!

mercredi 26 mai 2010

Raphaël Personnaz


« Acteur, il faut savoir faire le vide de soi pour faire pénétrer un autre. »

Arrivée en retard, il m'attend à la terrasse de son café favori place de la Contrescarpe, un demi de Stella devant lui. Raphaël Personnaz a les yeux opalescents, le sourire franc. Le dernier film dans lequel il joue, La Princesse de Montpensier, a très bien été accueilli à Cannes et sa prestation fortement et unanimement appréciée des critiques. Rencontre avec l'acteur une semaine avant qu'il aille s'entraîner en Bretagne avec les forces spéciales pour le film éponyme de Stéphane Rybojad avec un très beau casting : Diane Kruger, Denis Ménochet et Djimon Hounsou. Une conversation d'un peu plus d'1h15...

Revenons rapidement sur Cannes... C'était votre premier festival... Est-ce que ça change quelque chose pour la carrière d'un acteur?

Clairement oui, je ne m'attendais pas à ça du tout. J'étais très nerveux avant. Et puis le jour J, à la conférence de presse du matin, j'ai compris qu'il se passait quelque chose de bien, que le film avait été bien apprécié, mon personnage aussi. Et puis, surtout la projection le soir... Les vibrations de la salle quand elle applaudit, je n'ai jamais ressenti quelque chose de pareil. Ensuite ça a aussi un effet sur la carrière. Moi qui viens du théâtre, de la télé, là d'être un personnage dans le film de « mon maitre » Bertrand Tavernier, ça apporte une légitimité. Je suis déjà en train de lire des scénarii qui m'ont été proposés à Cannes.

Et il y a des propositions qui vous plaisent?

On est en train de faire le tri...

Donc il y en a beaucoup...

L'avantage que j'ai, c'est que personne ne me connait et là je débarque dans un film de Bertrand Tavernier. C'est plus facile d'être bon acteur avec une partition pareille. Et puis j'ai eu de la chance, le rôle n'était pas pour moi à l'origine, je l'ai eu à trois semaines du début du tournage.

Oui, il était pour Louis Garrel... Vous deviez jouer dans le film mais un rôle moins important et subitement vous devenez le duc d'Anjou. Vous avez de la chance comme ça, en général?

Non, justement, je n'ai jamais de chance d 'habitude. L'année dernière je devais faire une comédie musicale au cinéma, mais pour des raisons de production, ils ont choisi un autre acteur que moi alors que j'avais déjà commencé à m'entrainer. Ca a été assez violent. Ce devait être pour octobre. Déçu, je suis parti en vacances en aout et je suis revenu le premier septembre. Je me souviens très bien, je disais à mes proches « si d'ici décembre je décroche pas quelque chose de fou, j'arrête ». Et dix jours plus tard, je me retrouve à faire une lecture dans le bureau de Tavernier et une heure après il me dit « je te confie le rôle du duc d'Anjou »...
L'autre chose amusante c'est que notre rencontre a débuté sur un mensonge total. Quand Tavernier m'a confié le petit rôle que je devais avoir au départ, une des conditions c'était de savoir monter à cheval. C'est la première question qu'il me pose. Je lui ai dit oui avec un gros aplomb, alors que pas du tout.

C'est ça le problème avec les acteurs, ils mentent très bien!

Disons qu'il le faut parfois! Entre temps j'ai été m'entrainer. Et enfin j'ai pu lui avouer à Cannes que je lui avais menti. Il m'a dit que j'avais très bien fait. Je me suis senti mieux.

Donc vous croyez au destin maintenant? Il fallait tirer la sonnette d'alarme, dire « si rien ne se passe, j'arrête »?

Oui, je pense vraiment que c'est important. Ce n'était pas par aigreur, c'est bien de réaliser aussi que d'autres choses sont possibles. J'avais plusieurs autres projets. Enfin toujours un peu dans ce domaine. L'écriture, la réalisation... Et puis, surtout - ça peut paraître surprenant mais c'est une petite passion que j'ai - l'huile d'olive. Mon idée c'était de monter une petite boite, j'avais déjà le nom, je ne vais pas le dire parce que le nom était mortel. L'idée c'était d'importer des huiles de Grèce, Italie et Corse. Donc j'avais mes projets et le reste n'était pas bien grave, s'il arrivait un truc, c'était seulement du bonus. C'est important de lâcher prise dans sa tête. Alors quand j'ai fait la lecture avec Tavernier, j'ai réalisé la chance que j'avais, je me suis dit, prends-le comme tel après tu verras.

Vous évoquiez la réalisation, vous vous y êtes déjà frotté dans un court-métrage, Une virée... C'était sur quoi?

La fratrie, une relations entre deux frères. C'est un sujet qui me passionne. J'ai encore une petite boite de production avec l'actrice Lolita Chammah, on avait financé son film aussi. C'était intéressant de voir la difficulté pour faire un court-métrage, le financer, motiver les gens. Ca rend humble par rapport au reste du métier.

Derrière la caméra, on apprend sur le métier d'acteur?

Oui, on apprend surtout à ne pas être chieur! A comprendre tout le boulot en amont et en aval.

Vous y retournerez?

Oui, un jour ou l'autre. Pour l'instant j'ai des trucs à raconter mais je ne sais pas encore comment les articuler. J'attends.

Dans le film de Tavernier, vous jouez le duc d'Anjou. J'ai lu que vous vous étiez beaucoup documenté sur lui. C'est important de saisir la psychologie du personnage?

Pour un personnage historique, dans un siècle très particulier, j'étais obligé de comprendre les codes de l'époque. C'est un type qui à 23 ans est confronté à des responsabilités hallucinantes, il a quand même la charge de la France. Ca m'a aidé à cerner la psychologie du personnage. Sa seule défense face à tout ça, c'est l'ironie, l'humour. Et c'est aussi sa prison. Car quand il s'agit d'être sincère, de révéler ses vrais sentiments, on a plus de mal à le croire.

Jouer un personnage qui a déjà existé, ça rend moins libre le jeu d'acteur?

Ce n'est pas Edith Piaf non plus! Tout le monde n'a pas une image nette de lui. Ceux qui le connaissent un peu évoquent tout de suite le duc d'Anjou et ses mignons... ce qui est totalement faux. Il fallait tordre le cou à toutes ces légendes. Dans l'écriture, il y a tellement de fantaisie que je me suis amusé avec ce personnage comme rarement. Cette ironie qui le fait parfois passer à quelque chose de très sincère... C'est un peu un Edouard Baer. Je l'avais vu lire un texte de Modiano... On a tellement l'habitude de le voir volubile que là il en était bouleversant. C'est un peu pareil, le duc d'Anjou, il a une très grande vivacité d'esprit et en même temps il est profond.

Tavernier dit de vous « Dès le premier plan qu'on a tourné, il avait l'ambiguïté, l'aisance, le charme, la culture du personnage. Il sait passer insensiblement d'un sentiment à l'autre, de l'ironie mordante à la sincérité. »(Le Monde 10 mai 2010).
Raphaël Personnaz, vous êtes un caméléon?


Déjà quand j'avais lu ça, j'ai chialé, je lui ai écrit une lettre pour le remercier... Caméléon, j'aimerais bien! Tous les acteurs que j'admire, c'est ceux qu'on ne reconnaît jamais, les Viggo Mortensen, les de Niro capables de prendre 40 kilos pour un rôle, de devenir taxi alors qu'il venait de gagner un Oscar... Moi c'est ça que je trouve intéressant, pénétrer dans un univers qui n'est pas le sien et si plonger totalement... J'aime bien jouer tout ce qui n'est pas moi, parce que ça n'a pas grand intérêt de jouer un mec qui boit des coups place de la Contrescarpe! Enfin je crois.

Comment fait-on en tant qu'acteur pour rendre fluides des dialogues aussi datés? Est-ce qu'il faut faire oublier les costumes?

Ce texte pour moi c'est plus facile qu'autre chose. C'est tellement riche comme langue et précis dans les sentiments que ça exprime... Après les costumes, c'est une question typiquement française. Pour moi, c'est comme si on demandait à un réalisateur américain : « est ce que vous pensez que votre histoire qui se passe dans l'Arizona peut toucher un Français? ». Les sentiments du film ne sont pas datés : l'amour, la haine, la violence. Ce qui est fort avec Tavernier c'est qu'il ne t'installe jamais, tu dis un texte super émouvant et il va faire exprès de faire passer une poule entre tes jambes à ce moment précis!

Justement, quel est votre rapport personnel à la langue?

Mon rapport personnel à la langue?!

Vous avez commencé au théâtre, l'endroit de la langue bien parlée...

Mon personnage, le duc d'Anjou, apporte avec lui l'art de la conversation. A partir du moment où on arrive à mettre des mots précis sur des émotions précises, on arrive à canaliser la violence. Aujourd'hui, on est un peu dans cette perte de la précision du langage et à partir de ce moment-là rejaillit la violence...

Donc vous trouvez que la langue française de maintenant est un peu malmenée...

Il y a quelque chose de très intéressant que Jean Cosmos a dit à la conférence de presse. Souvent on entend dire des producteurs que les dialogues sont trop écrits. S'ils sont trop écrits, à quoi bon les écrire, alors? On a tendance à considérer que notre génération ne sait pas parler ou de façon caricaturale au cinéma. Je pense que s'il y a un métier qu'il est important de conserver, c'est dialoguiste.

Tout à l'heure vous évoquiez vos projets d'écriture...

Oui, j'écris, mais que ce soit par l'image ou le dialogue, je suis encore trop « vert » pour ça.

En fait, il faut juste vieillir...

Oui, il faut vivre, se balader, voyager et en tirer quelque chose.

En ce moment par exemple vous lisez quoi?

Là je lis un livre sur les techniques de tir des snipers et sur l'histoire secrète des forces spéciales. Donc c'est un peu particulier. (ndlr il va jouer un sniper dans le film Forces spéciales) Et on vient de m'offrir un livre « Le meilleur des mondes ».
J'aime beaucoup les biographies, les essais politiques et -ça fait vraiment connard de dire ça mais c'est vrai - les vieux écrits philosophiques : Sénèque. C'est ma passion. J'ai lu un article qui disait que c'est parce qu'il n'y a plus cette philosophie grecque qu'est apparue la psychanalyse.

Comment vous en êtes venu à Sénèque?

J'ai un frère qui est un peu ma tête! Et puis j'aime bien choisir les livres, en flânant dans les librairies, en me fiant aux quatrièmes de couverture...

Je fais ça avec les couvertures!

Moi aussi... Et les titres aussi de livre parfois suffisent. Comme La Délicatesse de Foenkinos, par exemple, le titre m'a immédiatement plu.

J'ai une question intelligente : vous vous êtes percé les oreilles pour le film?

C'est la question essentielle, vous êtes la première à me la poser! Oui, je me suis fait percer l'oreille. Ca et la moustache, j'avais un petit côté Magnum pendant trois mois! C'était très laid quand même cette petite boule chirurgicale en argent.

Mais ce n'est pas encore rebouché!

C'est bien, ça fait le mec qui a eu plusieurs vies!

J'ai lu que vous étiez conscient d'avoir une image trop lisse, on avait presque l'impression que vous regrettiez de ne pas être abimé par la vie... Vous êtes impatient de vieillir?

Oui je pense que tu deviens bon acteur à 50 ans. Et puis mon image, honnêtement, j'en ai rien à faire. On m'a tellement dit que j'avais un visage trop lisse, c'était presque « va te foutre à l'héroine, et reviens quand t'auras une bonne tête ravagée ».

Il faut avoir une gueule?

En France peut-être. Ca remonte aux années 80, ils allaient chercher les mecs dans la rue parce qu'ils en avaient marre de voir des têtes de minets. Après je pense qu'il faut de tout au cinéma. Le nombre de rôles que j'ai dû refuser tels que « Le personnage s'appelle Matthias, il a 25 ans, c'est le gendre idéal »... Ca n'a aucun intérêt. Donc a priori on me colle là-dedans, mais heureusement il y a des personnes qui me proposent d'autres choses.

Vous avez commencé au théâtre, vous comptez y retourner?

Oh oui, la dernière pièce que j'ai jouée c'était il y a trois ans avec Hélène Vincent, une grande dame. Le cinéma, ça fait six ans que j'y suis et je suis persuadé qu'on ne peut pas être un grand acteur si on ne passe pas par le théâtre à un moment. Tous les soirs rejouer la même chose, sentir un public devant soi, essayer de le prendre pendant une heure et demie, deux heures.

C'est plus violent qu'au cinéma, on n'a pas la caméra qui protège...

Je ne me sens pas protégé par une caméra. Au théâtre je me sens à la maison, ça fait prétentieux, je me sens bien.

Ca a commencé comment?

Depuis que j'ai douze ans. J'étais amoureux d'une fille, je savais qu'elle était dans un cours de théâtre, j'avais supplié ma mère pour y aller. La prof m'avait dit, tu reviens la semaine prochaine avec un texte et tu le fais sur scène. Je voulais tout lui montrer à cette fille, le seul problème c'est qu'entre temps, la fille est partie, elle ne devait vraiment pas s'intéresser à moi. Donc j'ai pris le monologue du nez de Cyrano... - le mec qui n'a pas peur, il s'attaque à un sacré morceau. Et sur le moment je me suis dit « c'est ça que je veux faire".

Pour le duc d'Anjou, vous avez très bonne presse, dans les articles, c'est souvent votre prestation qui est retenue...

Mon but ce n'est pas d'être connu mais reconnu. Après je me souviens que quand je n'avais pas encore le rôle, mais mon rôle secondaire, au moment où j'avais lu le scénario j'avais trouvé celui du duc d'Anjou magnifique. Il n'est pas tout le temps là mais à chaque fois qu'il apparaît, c'est fort. Moi j'ai juste joué la partition. Les prix de meilleurs acteurs, pour moi ça ne veut rien dire, il n'y a pas de meilleur acteur mais de « meilleur rôle ».

Vous jouez un mignon dans « Rose et noir », là vous êtes le duc d'Anjou, un personnage un peu efféminé... c'est difficile de trouver sa part de féminité?

Je suis un peu abonné à ce genre de rôle. Il y a six ans l'humoriste Didier Bénureau dont j'aime beaucoup l'humour noir, m'avait confié le rôle d'un transsexuel, je m'appelais Jessie.

Il y a aussi le court-métrage contre l'homophobie où vous jouez « Fusion man » (ndlr un super héros homosexuel)... Comment se travaillent ces rôles?

Ce n'est pas simple. Par exemple, je vais dans une piscine où il y a un type qui est la caricature totale de l'homosexuel et quand il commence à parler de sa vie, c'est cela qui me bouleverse et me trouble. Tout l'humour qu'il a pour lutter contre toute la dureté que lui a apporté la vie. Ca me fascine. Même pour ce personnage de Fusion Man, il a son image de super héros super viril et de temps en temps sa part féminine le reprend. J'adore ça, cette contradiction entre l'image qu'il veut renvoyer et ce qu'il est.

Vous aimez quand il y a des nuances, en fait vous les recherchez...

Oui, j'adore. La carapace qui craque. Pour tous les personnages, pas seulement les efféminés. C'est ce que je trouve beau, il faut toujours tirer ses personnages vers leur humanité. Ce qui est important c'est de voir l'énergie qu'un homme met à faire quelque chose, à transformer ses faiblesses en force.

De passer du duc d'Anjou tout en panache à un sniper introverti dans Forces Spéciales, ça fait du bien?

J'aime bien faire des personnages intelligents, ça flatte l'ego. Faire un mec plus secret, qui ne parle pas, ça va être plus difficile. Je pense qu'entre chaque prise, je vais me déverser sur les autres! J'ai besoin de parler.

Ca va se passer comment, vous allez vous comporter comme un moine même en dehors du tournage?

J'ai besoin de déconner, c'est ma façon de me concentrer. Avec Tavernier, c'était comme ça, on faisait les choses sérieusement mais sans se prendre au sérieux. Un peu comme des gamins qui jouent.

Vous allez tourner au Tadjikistan?

Dès septembre, au Tadjikistan, à Djibouti et dans les Alpes. Et avant, donc dès juin, on va s'entraîner avec les forces spéciales. Tous les comédiens vont partir ensemble, donc plongés dans des conditions extrêmes, le groupe va se créer tout seul, il n'y aura rien à jouer. J'avais fait un film La première fois que j'ai eu vingt ans, c'était un groupe de musique et le fait d'avoir répété avant a fait qu'on n'avait rien à jouer au niveau de la complicité. Là ça va être encore plus extrême.

Vous jouez un sniper... quelle est l'histoire?

Six hommes des forces spéciales vont libérer une journaliste otage des talibans en Afghanistan jouée par Diane Kruger. Le sniper, j'ai remarqué que c'est toujours la même psychologie, ce sont des loups, très solitaires et qui ont à leur charge une responsabilité énorme. Il y a une notion de sacrifice incroyable et ils ont un pouvoir de vie et de mort. Il y a tout un truc sur la respiration et leur arme. Ils la chérissent en étant conscient que c'est un instrument de mort. On m'a filé une réplique de l'arme et on m'a dit de dormir avec. Il faut toujours que je sache où elle est.

C'est quoi comme arme?

Un M15A4.

C'est un rôle important...

Ce type-là est considéré comme un bleu par les autres. Il est tellement fort, assidu qu'ils décident de l'envoyer sur le terrain. Mais il est jeune pour avoir une responsabilité pareille. Il a toutes ses preuves à faire en même temps. Et tout ça il faut le faire passer en un minimum de mots.

Physiquement, vous travaillez quoi? L'endurance...

Oui, je cours dix bornes par jour, je vais bientôt faire des marathons et on va passer à la phase pratique des fusils. Je vais travailler la résistance au froid, au chaud, la capacité à rester douze heures dans la même position. J'ai fait trois heures dans la même position chez moi. Il faut vraiment avoir une vie intérieure riche! Ou faire le vide. Comme un moine. Mais rester à l'affut. Tu passes par tous les états... Parfois tu es bien, mais il ne faut pas trop l'être, il faut se dire que peut-être quelqu'un va surgir avec un fusil – j'étais dans mon appartement hein, le mec il ne va pas très bien!

Comme un ordinateur, il faut se mettre en veille parfois?

Non! Il faut toujours être là. C'est particulier. En fait, ce rôle de « moine », c'est un peu comme le métier d'acteur. Il faut savoir faire le vide de soi pour faire pénétrer un autre.

Alors c'est quoi l'idéal : n'avoir rien vécu pour pouvoir faire plus facilement le vide ou au contraire vivre un maximum de choses?

Les deux! Si on me demande de jouer un héroïnomane, je n'irai pas me mettre à l'héro, par exemple! Je crois à l'expérience mais il faut aussi beaucoup regarder les autres, je crois à la capacité d'imagination. A parti d'un physique, d'une façon de s'habiller, imaginer ce que font les personnes dans la vie. J'adore faire ça, à la terrasse de ce café.

Par exemple...

Pour le lecteur : Un grand homme chauve, chemise rose, mallette de cuir marron à la main traverse la place.

Par exemple, lui il ne vient pas de Paris, c'est un représentant qui vient à la maison mère... Que pourrait-il vendre? Des bouchons pour des bouteilles de vin, je pense qu'il est bien célibataire.
Ce que j'aime aussi c'est identifier les personnes à ce qu'ils étaient au collège.

Lui?

Un peu fayot.

Et vous?

Je suis passé par tous les stades. J'étais bon élève jusqu'au moment où j'ai découvert le théâtre, j'étais un serpent, je faisais bonne figure en cours, et je foutais le bordel sans jamais me faire prendre.

Comme le caméléon, on reste dans les reptiles.

Oui, ne jamais se mettre à découvert – ça y est j'emploie le vocabulaire de l'armée!

Vous dites que vous êtes devenu moins bon à l'école au moment où le théâtre est entré dans votre vie. Les deux ne sont pas compatibles? On se donne exclusivement au théâtre?

On va rentrer dans de la psychanalyse, je pense que c'est un lieu commun et un point commun entre beaucoup de comédiens, le théâtre permet de s'affirmer en tant qu'être humain, parce qu'on n'y arrive pas dans une situation familiale délicate. Rompre avec l'image qu'on renvoyait avant.

Vous jouez encore de la trompette?

Oui au grand dam de mes voisins. Ca va faire 18 ans, 10 ans à un vrai niveau ensuite j'ai lâché. Je faisais de la flûte à bec en conservatoire mais ça m'ennuyait, ça ne faisait pas de bruit, donc j'ai demandé à ma mère de faire de la trompette. Ca devient de la psychanalyse cette interview!

Vous jouez aussi du piano. Vous peignez?

Oui, comment vous savez cela?

C'était une plaisanterie en fait...

Je peins, je sculpte aussi, mais gentiment, le truc basique, de la terre. Pour moi tu es obligé de toucher à tout. Quand tu crées un personnage, tu crées une sculpture, tu lui donnes une colonne vertébrale. La position de la colonne vertébrale, ça change tout et là ce n'est pas psychologique.

Vous êtes obligé de vous exprimer par tous les modes qui existe?

Oui, sinon je deviens fou. Je suis hyperactif. Quand j'étais petit, je le faisais sans calcul, sans arrière pensée,c'est agréable de retrouver ça, de ne le faire que pour le plaisir. Je me suis remis à peindre il y a trois semaines alors que ça faisait un an que je n'y avais pas touché et c'est revenu comme ça.

Vous peignez quoi par exemple?

C'est un peu bizarre. Des têtes très torturées. C'est assez tribal.

Je vais passer en revue tous les autres modes d'expression : vous cuisinez aussi?

Oui, j'adore ça!

Votre spécialité?

De fines lamelles de boeuf un peu marinées avec de la coriandre. Certains appellent ça « les larmes du tigre ».

Oui... ça s'appelle aussi « le tigre qui pleure ». Vous l'accompagnez de quoi?

Alors, je l'agrémente (il prend une voix précieuse) de pâtes aux asperges avec crème aux asperges.

Vous chantez?

Oui!

Sous la douche!

Non, avec mon cousin on compose des petits trucs! Comme ça, sans prétention, pour s'amuser.

Vous bricolez aussi?

Oui, je m'y suis mis récemment, j'aime bien.

C'est rare de tout faire comme vous le faîtes...

Après, il y'a tout faire et tout bien faire. Je ne pense pas faire tout bien.

Vous jardinez?

Non. Je n'ai pas trop l'occasion à Paris.

Ah! Mais bon, vous faites quand même de l'huile d'olive...

Non, je ne fais pas d'huile d'olive. Mais c'est ma passion, j'adore ça. En fait, ma vraie passion c'est l'Italie.

Où?

Un peu tout, avec une grosse préférence pour les Pouilles que j'ai découvert récemment et plus particulièrement une ville : Lecce. C'est au centre du talon de la botte. Quand vous y irez, allez chez Natale, les meilleures glaces du monde.

Ah non, ça c'est à Rome! Quelles sont les autres villes italiennes que vous aimez?

Allez à Lecce, vous verrez! Et j'aime Naples, c'est tellement le bordel. Sienne aussi. J'y étais au moment de la fête pour le gagnant du palio, c'était fou. Venise mais la nuit. Bari, son centre historique. Je vais aller à Bologne, Parme, Modène cet été. Je ne connais pas du tout.

Vous pouvez décrire votre lieu de travail? Ou votre table de chevet?

Ma table de chevet? Ce n'est pas mon lieu de travail, vous me prenez pour qui, un gigolo?!

Non, mais je me disais que les acteurs n'ont pas de lieu de travail...

Mon lieu de travail c'est mon salon, j'écarte tout, il reste un espace vide, et tous les matins, je fais une heure et demie de stretching.

De stretching?

Ce sont des exercices particuliers de Michael Chekhov, le neveu d'Anton qui était un élève de Stanislavski et qui est entré en dissidence avec lui. Il a écrit un livre « Etre acteur » où il fait pratiquer concrètement des exercices physiques, il dit que l'imagination est comme un muscle, qu'il faut la faire travailler et que pour exprimer des émotions et sensations, ça passe par notre corps. Il faut faire travailler des muscles qu'on n'a pas l'habitude de faire travailler dans la vie courante. Il propose très concrètement des exercices, de développer sa légèreté par exemple pour que le corps puisse exprimer un état. C'est assez simple et ça met dans une transe assez agréable. Tout est possible parce que par l'imagination on peut transformer une chaise en arc. - C'est très bien, ça permet d'éviter les drogues! Ce sont des gammes, comme pour un pianiste. Un geste a une signification. Tu arrives à un contrôle de ton corps où chaque geste a un sens. Le fait d'avoir eu la sensation physique d'une émotion avant de la jouer permet précisément de ne pas la surjouer après.

Alors, vous arrivez à décrypter les gestes des gens?

C'est pour ça que j'aime regarder les gens dans la rue. Voir où se situe leur centre de gravité quand ils marchent. Lui, par exemple il l'a dans le crâne. Lui, pleine confiance, on sent que c'est dans la poitrine. Avec le duc d'Anjou, il a une colonne vertébrale haute, comme un serpent, il est toujours prêt à mordre.

En fait votre costume c'est votre corps...

Oui!

Vous n'avez toujours pas décrit votre salon.

Du parquet, beaucoup de bois, une table en bois. Je suis très bois. Des poutres. Assez zen, malgré le bordel qu'il y a.

mardi 4 mai 2010

Jérôme Attal


"Parfois on est tellement amoureux
qu'on n'a plus le choix"


Rendez-vous par un de ces chauds après-midis avec l'écrivain et chanteur Jérôme Attal. Rayban sur le nez, un livre de Nabokov à la main, sourire aux lèvres. Son livre "Pagaille Monstre" est en cours de réimpression. L'occasion d'évoquer ce succès de librairie sur une terrasse d'un café du sixième arrondissement ; une heure et quart de conversation.

AC : Votre roman est construit comme les livres d'aventures dont on est le héros. Je me suis dit : pourquoi ne pas faire une interview à la façon dont votre livre est écrit, l'interview dont vous êtes le héros... Alors pour une question sur le livre en lui-même, on va directement à la question 1, pour une question sur les femmes à la question 12, et pour une question sur les pâtes à la question 16.

Jérôme Attal : Je vais prendre la question sur les femmes... Vous avez dit qu'il y avait une question sur les pâtes?

Oui, et ça a vraiment un rapport avec le livre!

Maintenant j'ai envie de prendre la question sur les pâtes...

Les pâtes ou les femmes, il faut choisir...

Dans les deux cas je choisis ce qui est frémissant.

J'ai l'impression que toutes les femmes dans le livre sont des tentatrices...

Oui c'était l'idée qu’à l’instar des êtres que l’on rencontre dans les livres dont VOUS êtes le héros, les femmes de ce livre sont des créatures soit mystérieuses soit monstrueuses mais toujours volontaires dans l'action et ainsi elles participent aux nombreux choix que va devoir effectuer le lecteur / héros. J’ai voulu garder l’aspect parodique de ce genre de littérature. Et où mieux que dans une histoire d’amour nous est-il donné de rencontrer des créatures, des vampires, des monstres, des revenantes ? Pour revenir sur votre question, si les femmes de ce roman vous paraissent des tentatrices c’est parce qu'elles sont plongées dans une mécanique d'action. Et puis peut-être parce que très vite chacune d’elles a compris qui était le héros de cette histoire, VOUS lecteur, et qu’elles ne veulent pas laisser la place à une autre ?

Il y a une très belle définition dans le livre de l'amoureux, ce « bâtisseur de cathédrales spécialisé dans le vertige », c'est presque christique, vous parlez de poser sur son cœur un vitrail pour y garder les couleurs, vous employez aussi le terme de créateur...

Oui, être amoureux c’est créer des instants, des souvenirs, des habitudes avec quelqu'un. C'est ça qui est triste, la disparition des habitudes et des rites quand on n'est plus avec cette personne. Il y a des moments qui ne reviendront pas. Et d’autres qui surgissent, un nouveau monde se bâtit en un souffle.

Arrivée du café de Jérôme Attal et de mon coca light.- Vous voulez mon spéculos?

Non, merci! (il en prend une moitié)
C'est beau comme une cathédrale sur l'instant mais ce sont des cathédrales qui s'effondrent après...

Ce sont des cathédrales de papier! Pas qui s'effondrent, des cathédrales qui sont abandonnées par la suite. Dans lesquelles on ne revient plus.

Le livre est construit comme un labyrinthe... c'est pour ça que l'héroïne s'appelle Ariane? Jacques Attali a écrit « la femme est un labyrinthe pour l'homme »...

Non, je ne pense pas que la femme soit un labyrinthe pour l'homme, cette phrase ne me dit rien du tout. Et puis les labyrinthes sont faits pour qu’on s’en échappe un jour n’est-ce pas ? Pour Ariane, c’est surtout parce que je l’imaginais blonde et que je vois les Ariane blondes. - C'est beau comme du David Foenkinos ce que je viens de dire. Sa théorie sur les Nathalie est très drôle.

Vous avez maintenant le choix entre la question sur le livre, c'est la question 1 , la question sur le cinéma et on va à la question 15 et sur la fin du livre, allez à la question 12.

Ah donc la question sur les pâtes, c'est fini?

Ah non elle est toujours là!

Vous ne voulez toujours pas une moitié de spéculos?

Non merci! J'ai remarqué qu'à chaque fois que vous évoquez un plat dans votre livre, il s'agit de pâtes... Les pâtes au poulpe, les coquillettes au beurre, les spaghettis à la bolognaise... Vous raffolez des pâtes?

C'est parce que je n'arrive jamais à faire des pâtes pour moi tout seul ; je trouve que c'est un plat d'amoureux. Je sais mieux faire des pâtes pour deux dans la quantité, quand j'en fais pour moi tout seul il y en a toujours trop. Pour un régiment. Un régiment de solitude.

Et que vous faites-vous à manger quand vous êtes tout seul?

Quand je suis seul, je ne mange pas, je travaille.
Comme Pagaille Monstre est un livre trépidant, mon héros mange peut-être des pâtes comme un athlète, pour prendre des forces face aux vampires de l'instant.
Ca m'ennuie quand même qu'il n'y ait que des pâtes dans mes livres, peut-être à cause de certaines phrases qui galopent dans la pampa des mots, mais c’est promis je mettrai autre chose dans les prochains livres... Des spéculos par exemple !

Pour une question sur la fin du livre on va à la question 6, sur le livre en 1 et sur le cinéma en 15.

Sur la fin du livre.

Sur la fin du livre? Vraiment?

Oui, vous me proposez des trucs, je choisis! Si vous voulez la garder pour plus tard, il faut me dire que c'est pour plus tard!

Pardon, on la prend alors! Au final quel que soit le chemin que l'on prend, les histoires s'équivalent... c'est l'idée que finalement tout est écrit d'avance, que le choix qui semble important sur le moment ne l'est rétrospectivement plus?

C'est joli... Vous avez deux idées différentes. Sans que ce soit écrit d'avance, j'aime bien l'idée que ce qui nous semble important sur l'instant ne l'est finalement pas. Quand on est amoureux il y a des tas de choses qui nous semblent importantes et quatre ans plus tard on n'en a presque plus rien à faire. Mais le « presque » est peut-être plus important que tout.
Il y a notamment deux personnages avec lesquels le héros peut entrevoir une histoire plausible pour lui : Mai et Ariane. Et ce qui m'intéressait, c'est qu'à la fin de l'histoire avec Ariane, la lueur d'espoir vient de Mai. Tandis que si on prend la route vers Mai on voit que pour des raisons différentes ça ne se passe pas de manière parfaite non plus. Il y a des moments très euphoriques dans Pagaille monstre mais au final c'est une vision assez pessimiste des histoires d’amour.

Tous ces scenarii, ce sont les chemins de l'imagination, ceux entre lesquels l'écrivain doit choisir lors du montage de l'écriture?

Je dirais que c'est beaucoup plus simple que ça. Même s'il y a un peu de ça, c'est vraiment une réflexion sur la disponibilité amoureuse. Pour mon personnage qui a 20 ans et qui n'est pas fixé, plusieurs personnes gravitent autour de lui, c'est aussi la projection des vies qu'il pourrait avoir avec telle ou telle personne. C'est pour ça que dans mon livre si on choisit un personnage, il y a quand même toujours des possibilités de fuite. Comme dans la vie, les personnes qui nous ont marqué, marqué au point qu’on y repense, peuvent revenir.
Dans la relation amoureuse, le courage est très friable, parfois le courage c'est de rester, parfois de fuir pour quelqu’un d’autre et rester fidèle à soi-même.

J'ai lu que ça vous avait pris seulement trois mois à écrire alors qu'on a au contraire l'impression d'une mathématique de l'écriture...

Je cherche toujours la fulgurance, j’essaye d’éviter ce qui est laborieux. Dans le cas de Pagaille Monstre, écrire sur une petite période de temps me permettait de garder en tête les scenarii possibles. Mais c’est un faux problème parce qu’évidemment chacun a son rythme propre. L’important est de ne pas laisser gagner la fatigue, le découragement, ou le désarroi qui ont tendance à pointer leur nez chaque jour. Dans Pagaille ce que j'ai aimé faire, c'est parfois prendre une même scène, comme celle où le héros va déjeuner avec ses parents, et l'écrire de deux façons différentes selon qu'il découvre ou non au préalable sur internet des photos qui lui brisent le cœur. Ca me permet d’écrire, ce qui est rare dans un roman, la même scène deux fois de suite avec de très minces variations de dialogues selon l'état d'esprit du personnage. C'est aussi la notion de s'aveugler ou pas face aux événements, et au final s’aveugler permet souvent de gagner juste quelques minutes de bonheur en plus.

Bon, je ne suis pas Jérôme Attal, je ne m'en sors pas avec cette interview pagaille... Alors, je vais vous poser les questions dans l'ordre.

Oui, c'est un peu la pagaille!

La forme est ludique ce qui contraste avec la poésie du fond. Des moments de grande poésie finissent par la morsure d'un vampire. On n'est jamais ni dans la totale légèreté ni dans la totale gravité, comme les variations d'une musique... C'est cette musique de l'écriture qui vous a inspiré le concept de BOL (bande originale du livre)?

J'écris également des chansons en pagaille, et j'aime créer des correspondances entre mes différents travaux. C’était un concept qui m’amusait d’écrire à chaque fois une chanson non pour illustrer –ce serait tragique – mais pour annoncer chaque nouveau livre.

Il y a des phrases magnifiques, je corne le livre quand j'aime les phrases et il est très corné... on sent la recherche de la phrase juste avec une précision chirurgicale, en tant que lecteur on se sent très respecté, chaque mot est travaillé?

Oh merci ! Vous savez, quand je lis Francis Scott Fitzgerald, parfois je suis happé par une phrase superbe. Chez Nabokov, il n'y a pratiquement que des phrases superbes, et peut-être que ça crée une impression de vertige, de doux et irrésistible trop plein, on est envahi par les ronces du génie. Chez Fitzgerald, ça va, il y a quelques phrases neutres ou patraques pour soudain une phrase éclatante. J'essaie de faire à mon humble niveau des phrases qui correspondent à mon goût de lecteur.

Un bon écrivain est un bon lecteur?

Je ne sais pas si je suis un bon écrivain ou un bon lecteur, mais je suis mon premier lecteur. J'essaie de satisfaire à mon goût de lecture. Et à force d'écrire, je sais très vite ce qui me plait. Je ne me fais pas de cadeau dans le travail en espérant qu’au final c’en soit un.

Vous pratiquez beaucoup le pastiche (entre autres dans le journal fictif d'Andy Warhol, dans votre nouvelle Fat Lolita, ...), il y a un plaisir à travestir son écriture? On sort des codes dans lesquels on l'a enfermée...

Oui, j’ai le goût de me pencher pour ramasser un masque oublié après que la foule du carnaval s'est dispersée. En même temps, j'essaie toujours de tirer la couverture du pastiche si je puis dire vers mon style d’écriture. Dans le Journal fictif d'Andy Warhol, après le jouissif et détonnant exercice de style de créer des anecdotes toutes inventées mais qui auraient pu être plausibles, et de faire le premier livre d’Andycipation, j'ai écrit une longue nouvelle d’enfance sur Andy Warhol dans le style de "La solitude exécutée", la nouvelle d’enfance qu’on trouve à la fin de mon roman "Le garçon qui dessinait des soleils noirs".

Page 298 vous évoquez « la clairière de ne pas écrire »... "J'ai toujours vu les livres comme une espèce de forêt avec en son milieu une clairière, et peut-être que la clairière justement c'est de ne pas écrire.C'est ce qui n'est pas écrit, juste ressenti dans ce fatras d'expressions plus ou moins heureuses et cette pagaille monstre de virgules placées où on le peut qui constitue le véritable espace du livre..."

Je pensais à ce qu'on appelle les écrivains qui n'écrivent pas ou peu. J'ai l'impression que chez Duras ou chez Bataille il ne faut pas grand chose pour faire un livre et que c'est surtout le ressenti du livre qui en fait un livre.

Vous écrivez que ce qui n'est pas écrit, c'est l'espace du livre, il ne faut pas tout écrire?

Je crois aussi qu’il faut toujours garder des cartouches pour le livre suivant. C'est ce que je pense pour Jean-René Huguenin. Son livre magnifique et si dense : « la Côte sauvage ». C’est comme s’il avait donné toute sa violence et tout son amour du premier coup, quitte à en dessécher la vie ensuite.

Ca veut aussi dire qu'il faut suggérer les choses, laisser de la place au ressenti. Il faut laisser de la place au lecteur?

Oui, il faut laisser de la place au lecteur! C'est mon côté chanson j'essaie toujours de laisser de la place pour que les gens puissent y mettre leur histoire. Une bonne chanson c'est quand la chanson rappelle un moment qu'on a vécu, et que dix ans après en l'écoutant on se rappelle d'autres moments, toujours dans cette espace passé présent futur.
C'est le cas des grands livres, on peut les prendre à n'importe quel moment de sa vie, à chaque fois ils ont un sens différent, et tout en ayant un sens différent, on retrouve quelque chose d'irréductible qui fait la force du livre. Un grand livre nous permet de grandir à ses côtés.

Il y a un noyau?

Oui, il y a un noyau, pas forcement dans l'écriture, mais dans le ressenti du livre, la clairière dans le livre.

C'est l'âme du livre?

Je crois beaucoup aux âmes des livres. C'est ce que j'aime chez Marguerite Duras. Les livres que j'aime ont une âme. Quand j'évoque cette « clairière », je pense à l'âme du livre.
Je peux oublier les phrases ou les péripéties d’un livre, de quoi ça parle à tel chapitre, en avoir un vague souvenir, mais je n'oublie jamais l'âme d’un livre.

Toutes les héroïnes sont belles dans le livre, dans votre journal intime vous décrivez les jolies filles croisées dans la rue, vous avez un détecteur de beauté?

J’aime dans la beauté le petit côté disgracieux qui attire l’œil et le cœur dans un même mouvement. J’aime aussi le permanent dans l’éphémère.
C'est difficile cette histoire de beauté parce qu'il n'y a pas que ça qui entre en compte, il y a aussi l'histoire, l’histoire de ce que nous sommes au point de rencontre, ou la projection de ce qu’on pourrait être ensemble. C'est pour ça que j'ai adoré faire des études d'histoire de l'art, parce que l’histoire et l’art sont liés dans l’intitulé. Il y a une histoire dans la beauté et d’ailleurs la beauté sans histoires ce n'est pas très intéressant. Ce qu'il y a de rassurant c'est la subjectivité de la beauté, et l'amorce d’un amour qui permet de tout cristalliser sur une personne.

Enfin pas vraiment puisque, comme on le voit dans Pagaille Monstre, on se situe constamment à un carrefour de tentations... On n'est pas muré dans sa relation amoureuse.

C'est une question de caractère. On est quand même muré. C'est ce que j'ai aimé faire dans l'histoire avec Ariane, parfois on est tellement amoureux qu'on n'a plus le choix. A un moment dans le livre, on n'a plus le choix de façon concrète, on va d'un numéro à l'autre imposé car on est emmuré dans cet amour si violent qu’il en devient incohérent pour le héros / lecteur, c’est-à-dire pour le principe même du livre.

Vous allez faire une suite?

Oui, elle sort en octobre, j'en suis même vers la fin! Je vais vous montrer le début.

Pour le lecteur : imaginez maintenant un carnet recouvert de cuir marron, à l'intérieur, des pages blanches avec de petits Mickeys en noir et blanc imprimés, Jérôme Attal montre une page avec l'architecture du roman : des chiffres et des flèches. C'est très beau.Tout le reste est sur ordinateur.

Il y a des choses que je n'ai pas faites et que je vais pouvoir faire. Le héros est une fille. Je suis dans le stade euphorique, il faut que ce soit différent de Pagaille Monstre, que je trouve d'autres idées pour ne pas être redondant. Et mon personnage sera moins mélancolique car c'est une fille donc elle sera moins dupe des choses, même si elle tombera dans des traquenards infernaux... mais elle va moins donner leur chance aux garçons que ne le faisait mon héros avec les filles dans Pagaille Monstre. Elle est dans une dynamique d'action. Elle est un peu plus âgée, elle aura 25 ans alors que le héros de Pagaille a 20 ans. Elle aura aussi des aventures avec des filles.

Est ce qu'il y a une sexualisation de l'écriture? On n'écrit pas pareil quand l'héroïne est une fille?

Ah mais j’écrirai pareil. Je veux dire, c’est toujours moi qui écrirai ce livre. Après, mon personnage aura des réactions peut-être moins éberluées et contemplatives. Elle n’ira pas par quatre chemins pour en choisir un entre deux !

Et qu'y aura-t-il à la place des vampires?

Je pense qu'il y en aura encore, pour garder le côté parodique... il y en aura au moins un. Je crois que si pour les garçons la fin est de mourir entre les bras d’un vampire, pour les filles finir avec un homme qui les déçoit, est une forme de mort tout aussi violente.

Le livre est réimprimé...

Il y a un très bon bouche à oreille, ça commence à bien marcher, après je ne m'en rends pas vraiment compte. Il y a des déconvenues ou de bonnes surprises chaque jour. Je crois que j’ai un tempérament plutôt offensif et j’en attends toujours plus. J'ai la chance d'être chez un petit éditeur très entreprenant, parfois on se bat à deux contre les indifférents, ou tous ces gens qui pourraient vraiment nous aider et qui nous passent à côté. Ça n’a pas bien d'importance au final, tant que je peux travailler. Pour Pagaille monstre, les personnes qui l'aiment militent vraiment pour le faire découvrir autour d’elles. En fait, j'aimerais avoir du succès pas pour moi-même mais pour mon travail, pour pouvoir sortir les choses au moment où j'en ressens le besoin et où je les considère comme prêtes, ce que me permet pour le moment mon éditeur ; mais surtout un succès plus grand ou une diffusion pour avoir accès aux lecteurs qui pourraient être sensibles à mon travail.

Vous écrivez pour ça?

C'est ce que disait Cocteau, écrire c'est comme retrouver des frères en sensibilité de par le monde, comme les branches d'une étoile qui se serait brisée. Donc on écrit ni pour soi ni pour les autres, mais mieux : pour réparer une étoile aux fragments dispersés.

Pendant que j’y pense, personne ne me parle de l'histoire de Monet dans mon livre : à un moment le héros retrouve une fille qu'il a beaucoup aimée, elle lui parle de son nouvel amoureux, lui en fait l’article, le catalogue irraisonné, et comme haute distinction digne d’adoration déclare qu’il est très sensible puisqu’il pleure devant les tableaux de Monet ! Mon héros trouve ça ridicule et propose que s’il pleure devant les nénuphars par exemple c’est juste pour rajouter un peu d'eau. Qu’il est un de ces types qui estiment que ça manque un peu d’eau. J'essaie comme ça, mine de rien, qu'il y ait plein de petites idées délirantes dans le livre. Qu'on en ait vraiment pour sa lecture, si je puis dire. Qu'on trouve aussi des choses plus intimes, pour soi. - Les livres cornés par exemple, j'adore! Il y a des petites références éparpillées dans le livre, il est à double ou triple niveau de lecture, sans jamais se montrer excluant mais en donne un peu plus encore à ceux qui partagent ou retrouvent en mon travail une même sensibilité.

Vous tenez un journal intime en ligne depuis douze ans : vous allez le continuer toute votre vie?

J'espère, mon éditeur veut l'éditer l'an prochain. J'ai beaucoup de lecteurs qui s'en sont entichés à un moment de leur vie, l’ont abandonné sans prévenir (évidemment), puis y sont revenus après. C’est une expérience de la fidélité, aussi. L'idée de départ c'était que si vous aimez ce Journal, quoiqu'il se passe dans votre vie, je serai toujours là. C'est comme un territoire de mots accessible dans le monde entier. Et si vous voulez la nationalité : lisez-moi.

Vous pouvez décrire le bureau sur lequel vous écrivez?

C'est un petit bureau Ikea très bien. Un bureau pour chambre d’adolescent je crois. J'écris tous mes livres à la maison, même si je prends beaucoup de notes sur des carnets Moleskine en me promenant dans Paris. En ce moment je souhaiterai déménager, mes voisins me tapent sur le système, bruyants, irascibles de sans-gêne. J’aimerais bien qu’un de mes travaux ait un succès monstre pour que je puisse enfin déménager. J'ai des voisins odieux, au dessus et en bas de chez moi.

Vous êtes pris en sandwich et il n'y a pas de solution?

A part déménager, je n’en vois pas. Je suis resté longtemps ici parce qu'il y avait une jeune femme sublime qui habitait l’immeuble d’en face. Rien que son passage deux fois par jour dans la cour, et toute la trivialité, la vulgarité du monde, étaient dissoutes. Maintenant, elle est partie à Genève.

On ne peut vraiment rien faire contre le bruit?

Le silence ne gagne jamais. Même à la fin du monde, il y aura de l’écho.

Vous êtes écrivain, parolier de chanteurs célèbres (Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Michel Delpech, ...), chanteur, alors quand il se passe quelque chose dans votre vie, vous en faites quoi? Vous avez l'embarras des supports...

C'est le luxe que j'ai. Chaque émotion je peux la fixer comme un papillon, ou la creuser ou la régler soit dans le journal soit dans une chanson soit dans un roman. J'aime bien aussi mettre dans le roman des passages qui pourraient être dans le journal. Ca donne un peu d'urgence, d'immédiateté aux choses. C'est comme un peintre, en toute modestie, qui ferait de l'aquarelle, de la peinture sur bois, qui dessinerait sur des coins de nappe. Mais attention, la nappe a beau être en papier, j’espère que le dîner et la compagnie sont excellents.

Je le disais : vous êtes parolier, écrivain, chanteur, acteur (ndlr Jérôme Attal joue dans "La fille aux allumettes", court-métrage de Franck Guérin diffusé sur arte pour lequel Jérôme Attal a aussi participé à l'écriture du scénario)... vous peignez aussi?!

Mon grand-père maternel : Jacques Collas, était un peintre belge élève de Robert Crommelynck qui se situait entre le symbolisme et le naturalisme. Je vous signale aussi que je suis un piètre acteur, mais j’étais bien entouré. Et puis j'ai créé l’illusion parce que c’est du cinéma.

Vous n'aimez pas ça?

Bien sûr, c'est une drogue. Je n'avais qu'une hâte : recommencer. Mais il faudrait parler de l’ambiance extraordinaire de Montmartre sous la neige, du travail admirable de réalisation de Franck Guérin, des images de Mathieu Pansart. Et des actrices qui m’entouraient, notamment la très jolie et très sensible Annabel Rohmer. Après, s’il faut recommencer à être acteur, ça ne me plairait pas de dire les mots d'un autre. Je ne suis pas assez bon comédien pour ça. Non par orgueil, mais parce que je suis avant tout quelqu’un qui écrit.

C'est rare d'avoir une palette aussi large quand même...

C’est surtout triste d’avoir une palette et de ne pas savoir peindre ! La chance que j'ai c'est que les chanteurs me considèrent comme un écrivain, et les écrivains comme un chanteur. Donc tout le monde me fout la paix. Je n'entre pas en concurrence. Je reste underground comme il faut dans les deux milieux.

Le serveur : On vous offre le Ricard, vous voulez un verre?

Juste pour goûter... (il trempe ses lèvres) - C'est pas bon, ça.
J'aimerais construire quelque chose de cohérent. Dans l'idéal quelqu'un qui va écouter une chanson que j'ai écrite, va retrouver dans mes romans une même sensibilité.

Vous êtes quelqu'un de cohérent?

Je préfèrerais. J'ai toujours été comme ça, assez sévère sur les choses et sur les êtres. C'est pour ça que je ne bois pas. Sauf quand je trempe mes lèvres dans un Ricard qu'on m'a offert, là c'est pour le geste, je n'allais pas lui dire non à cet aimable garçon. Je n'aime pas perdre le contrôle des choses et je n'aime pas faire n'importe quoi. Ou alors faire n'importe quoi mais pas avec n'importe qui.

Tout est sous contrôle?

Oui parce que ca me plait, j'ai besoin de sécurité et de contrôle pour travailler, pour avoir des idées tenaces ou délirantes.

Vous avez des habitudes? Parce qu'elles permettent justement de ne pas s'évader de sa propre cohérence...

Oui, j'aime les rites, j'aime les habitudes parce que c'est encore de la création. J'aime manger trois mois de suite la même chose jusqu'à ce que ça me passe, j'aime être en sécurité, je n'aime pas voyager, j'aime ce quartier parce que j'y ai mes repères.

Quelles sont vos habitudes en ce moment?

Ce sont les gâteaux au chocolat de chez Regent's park dont une des moitiés est trempée dans du chocolat.

On en trouve où?

Chez moi si vous venez boire le thé. Ou alors dans les Monoprix au rayon anglais.
Mes habitudes en ce moment, ce sont aussi une ou deux soirée par semaine où je regarde des séries : Curb your enthusiasm et Mad men. C'est également un thé, le thé Pu Erh, du thé chinois, je carbure à ça.

Les gâteaux sont croustillants, vous les trempez dans du thé?

Détrempez-vous, je suis assez trempeur mais là non. Dans le thé, ils se désagrégeraient. J'aime bien tremper dans des yaourts.

Moi aussi, je fais ça avec le pain.

Ah, d’accord. Je suis plutôt biscuit-yaourt. J’aime ce qui est à la fois onctueux et solide.


Bibliographie :


Pagaille Monstre (roman, Stéphane Million éditeur)
Le Journal fictif d'Andy Warhol (récit fiction Stéphane Million éditeur)
Le garçon qui dessinait des soleils noirs (Stéphane Million éditeur)
Le Rouge et Le Bleu (éditions Le mot et le reste)
L'amoureux en lambeaux (roman, éditions Scali)

Nouvelles parues dans Bordel (Stéphane Million Editeur) :

Triptyque d'un soir de juin
Le Dickfor
Le Poids de l'existence vu d'une chaise d'arbitre de tennis
15 x Patrick Dewaere
Le sombre amour de Jacques Mesrine
On ne se souvient pas du goût des baisers
Henri Pottier à l'école de france
Blade runner vs star academy
Fat Lolita
Dinorama


Albums :

Genoux, hiboux, cailloux (2002)
Live récompensé par le prix de l'album autoproduit en 2005
Comme elle se donne (2005)


Cinéma : La fille aux Allumettes de Franck Guérin (2009)

Le journal en ligne de Jérôme Attal : http://jerome-attal.com/



dimanche 18 avril 2010

Raphaël Lugassy












"La destination finale d'une photo est sur un mur"


La pluie qui s'écrase transformée en poussière d'étoiles, une tête de cheval encastrée dans le mur d'une chambre d'hôtel berlinoise, la tôle froissée d'une voiture sous titrée d'un "Happy New year 2010 (drive safe)", un lustre en contre-plongée, des visages ombrés. En noir et blanc. Ce sont quelques des sublimes photos que vous pouvez voir sur le site de Raphaël Lugassy (http://www.raphael-lugassy.com). Avant de vous y rendre (ou après), rencontre avec le photographe, par un après-midi ensoleillé dans le quartier de la Bastille, une bière à la main.

- Sur votre site il y a un volet "diary"... On a ici l'impression d'accéder à une part plus personnelle de votre travail. C'est votre regard intime sur les choses?

Ces photos me ressemblent plus que celles que je peux faire sur commande. Elles dépeignent plus mon univers. Je les faisais pour moi depuis longtemps, je ne savais pas comment les montrer et l'idée de faire un journal me semblait un bon système...

- De journal intime au début, c'est devenu aujourd'hui un projet artistique?

Je découvre maintenant que les photos sont liées entre elles alors que c'est assez inconscient. On ne passe pas du coq à l'âne... Mais ce n'est pas encore une œuvre. Ca en sera une quand ça sera accroché sur un mur. Ce n'est pas non plus un brouillon, c'est plus qu'un brouillon... c'est une étape intermédiaire.

- Toujours dans ce diary, il y a des photos de capture télévisuelle. C'est l'idée de superposer l'art de la photo à celui du film? Un "super-art"?

En musique on peut faire du sample... Ici il s'agit de faire du "sample visuel". Ca existe déjà, le photographe Harry Gruyaert en a fait, il a fait un livre "TV shots", il utilise des couleurs très saturées là où j'utilise le noir et blanc. J'ai capturé des images bien particulières : j'avais fait une série sur les explosions atomiques, les films X... Je capture ces images et j'essaie ensuite de leur trouver un esthétisme.

- Vous utilisez beaucoup le noir et blanc, votre travail est épuré, les modèles regardent souvent simplement l'objectif... Vous êtes moins dans ce que Paolo Roversi appelle "la démonstration narcissique de la technique" que dans le ressenti... Vous recherchez la simplicité?

J'essaie d'oublier la technique. Évidemment elle est importante mais la technique est faite pour être oubliée... Comme lorsque l'on marche et que l'on ne se pose pas la question de poser un pied devant l'autre.

- Vos photos sont sensuelles, vous photographiez les nuques, beaucoup la peau... Il y a très peu de nus et ce sont des femmes recroquevillées sur leur nudité. Une bonne photo doit être sensuelle?

De manière générale, j'aime bien quand les choses sont suggérées, ça les rend plus fortes. Mais je ne me dis pas "il faut être sensuel". Un portrait est le résultat d'une rencontre. Il se passe toujours quelque chose quoi qu'il arrive. Quels que soient les mots échangés, la rencontre s'effectue par l'objectif... Tout passe par l'image.

- Vous êtes un peintre par préméditation ou vous laissez entièrement le moment vous surprendre?

Les deux! Même quand la photo est plus ou moins préparée, il y a toujours une surprise, un facteur X, un choix à faire qui sera déterminant. Le choc entre les pensées et la réalité. J'aime capter l'attitude qui va être l'instant, c'est de la performance. C'est provoquer l'accident.
J'attache aussi beaucoup d'importance à la composition de l'image, à ses proportions géométriques. Le portrait idéal, c'est allier cette géométrie à l'accident du sujet.

- Vous avez des regrets de photographies?

Tous les jours! J'ai mon appareil photo les trois quarts du temps sur moi - enfin pas maintenant. Mais même quand je l'ai sur moi, je n'ai pas toujours le temps de le sortir au bon moment. "Un photographe n'a jamais de temps de repos" - c'est de Depardon. Même dans ton lit, avec ta copine au réveil un dimanche matin, il peut toujours se passer quelque chose!

- Les peintres signent leurs tableaux... comment fait le photographe pour apposer sa signature à ses photographies?

Je ne me dis jamais quand je fais une photo qu'il faut qu'elle ressemble à ce que je fais.

- J'ai lu que vous étiez contre le numérique...

Non! C'est pour mon projet "Monde parallèle" (ndlr qui a été exposé à la Galerie Joseph en novembre 2008)... Je voulais tout faire en argentique, sans processus numérique pour donner de la chaleur à l'image. Mais j'adore le numérique, les nouvelles technologies, je suis très à la page, j'ai toujours le dernier logiciel - je suis un peu un geek!

- Ce projet "Monde parallèle", le tour du monde des tours, vous allez le continuer?

J'ai fait une pause suite à l'exposition mais je vais m'y remettre, c'est le travail d'une vie! Mais je ne pars jamais à la chasse aux tours. L'idée m'est venue à Chicago, j'ai été "happé" par un building... Ensuite je voulais une perte des repères, me perdre moi-même. Ces tours sont une variation d'illusions d'optique.

- Vous pouvez décrire votre studio?

C'est chez moi! Un fond blanc accroché à un mur et des lampes... Ce n'est pas le lieu qui est important mais ce qui s'y passe. Ce pourrait être n'importe où, ça n'a pas d'importance particulière. Je pourrais très bien installer mon studio dans la rue, ce serait une bonne idée, en fait!

- C'est le moment de la question obligée : comment vous est venue votre vocation de photographe?

En me baladant sur le net. Il y a huit ans je faisais des études de multimédia, pour être graphiste. Puis je suis tombé sur le site de l'agence Magnum, et là j'ai ressenti le plaisir de l'image. Ensuite, je ne voulais pas faire d'école. La meilleure façon d'apprendre, c'est d'être assistant. J'ai appris une certaine rigueur en assistant plusieurs photographes dont Jean-Pierre Godeaut.

- Et quand vous êtes vous dit "Je suis photographe"?

Il faut se le dire très vite. J'ai toujours fait de la photo en fait, en amateur... Ma mère est artiste, elle a formé mon regard.

- Des projets?

Je suis attiré de plus en plus par la Science, par ce qui n'est pas encore de l'art. Parce que sont les scientifiques qui sont à la marge, qui découvrent de nouveaux univers. La Science ce sont de nouveaux horizons à chaque fois. J'aimerais utiliser les images que crée la Science et en faire un travail plus personnel.

- C'est l'idée d'être en avance sur les autres, sur l'art lui-même?

Il peut y avoir de ça... C'est plus un fantasme. Ou peut-être un peu du narcissisme évoqué par Paolo Roversi que vous citiez tout à l'heure.

- Vous ne faites pas de photos de mode...

J'en ai fait mais pour l'instant il n'y en a pas dont je sois suffisamment fier. Il y a des photos de mode sublimes, mais ce que l'on peut voir dans la majorité des magazines aujourd'hui ne me touche pas; je ne les mettrais pas sur un mur. Cartier-Bresson disait que la destination finale d'une photo doit être un livre, pour moi ce doit être sur un mur!

- J'ai vu deux autoportraits de vous, sur l'un vous portez un masque, sur l'autre votre visage est coupé en deux... C'est la punition du photographe de ne pas avoir droit à sa propre image? Ou est-ce parce qu'il est très difficile de capturer sa propre vérité?

Pour le visage coupé, c'est parce que je suis gémeaux, j'ai utilisé le jeu de l'illusion d'optique pour mettre en avant la double personnalité. Tout le monde est multifacettes. Vous n'êtes pas avec moi maintenant comme vous l'êtes avec votre mère ou avec vos amis.
L'autre photo, c'est un heaume, un casque de chevalier. J'aime beaucoup les masques, il y a dans ces heaumes quelque chose de très pratique, de très peu ornemental. Visuellement c'est joli mais c'est compliqué à trouver - donc j'ai abandonné l'idée d'en faire une série de photos. Les casques sont des objets fascinants.

- La photo que vous rêvez de faire...

C'est surtout un endroit : l'Espace. J'adorerais partir avec Virgin Galactic.
Et aussi tous les appareillages militaires, les drones... Ils me fascinent.
Plus modestement, Brasilia pour son architecture.



Pour voir le travail de Raphaël Lugassy:

http://www.raphael-lugassy.com

Son diary :

http://www.lugassy.info




lundi 29 mars 2010

David Foenkinos

"L'imagination est un terrain de fatigue"

Encensé tant par la critique que le public, son huitième roman " la Délicatesse" était retenu dans la première sélection au prix Goncourt 2009, et à d'autres titres prestigieux tels que le Renaudot, le Medicis ou encore le Femina. Le mois dernier, il a reçu le prix Gaël. A seulement 35 ans, David Foenkinos est un des auteurs français actuels les plus traduits dans le monde. Et des plus prolifiques : il écrit en moyenne un livre par an.

Rencontre avec celui qui se décrit lui-même comme un "dépressif joyeux". Le décor : deux cafés et deux sucrettes dont il mangera le sucre tout au long d'une heure et quart d'interview
.
Avant son après-midi de dédicaces au salon du Livre...

AC : Il y a dans vos livres un éloge de la sensualité que vous placez au-dessus de la sexualité, et de la beauté même... Il n'y a par exemple aucune description physique de Nathalie dans "la Délicatesse" et on apprend tard dans le roman qu'elle est belle... Vous sacralisez le sensuel?

David Foenkinos : Dans "Le potentiel érotique de ma femme", j'avais mis en exergue la phrase d'Aragon : "En vain la raison me dénonce la dictature de la sensualité". Je suis assez prude en fait, assez pudique dans ma façon d'écrire. Dans mes grandes références, il y a François Truffaut, c'est une féminité un peu rêvée, fantasmée, j'adore voir les jambes, les démarches... il filme les hommes qui passent leur main dans les cheveux des femmes, les nuques. Il y a très peu de scène de sexualité finalement... Je pense qu'il y a un érotisme assez fort qui se dégage de la sensualité.
J'aimerais bien parler plus de sexualité mais j'ai beaucoup de mal à exprimer la crudité. Mais je l'ai fait, j'ai toute une discussion dans "Qui se souvient de David Foenkinos?", la fille se demande pourquoi dans tous les films pornos les hommes jouissent dans la bouche des femmes... C'est un des rares passages du livre où il est question de sexualité. Il n'y a rien de plus concret que la sexualité ; il n'y a rien qui enracine plus un texte dans la réalité que la sexualité. Et mon but c'est que livre après livre mes romans soient de plus en plus ancrés dans le réel. J'y suis presque ; "la Délicatesse'" est un livre réaliste qui devrait bientôt se faire au cinéma. Ça correspond à une évolution personnelle. Au début, j'avais du mal à parler de moi dans mes livres, et l'humour et la fantaisie étaient une façon exacerbée de ne pas parler de moi. Petit à petit, j'arrive à des choses plus profondes donc peut-être plus personnelles. Le prochain livre sera plus personnel. Enfin pas le suivant... quoique! C'est un livre sur John Lennon...

Il est terminé?

La préparation est presque finie... - on dirait que je parle d'une quiche!

On constate dans vos livres une réelle obsession pour les prénoms... pour vous ils ont une réelle signification? En prenant un prénom, on attrape un destin?

Presque! Quand j'ai écrit "Bernard", j'ai fait le test lors d'une conférence en disant "Le livre s'appelle Bernard, je n'ai pas besoin de vous raconter l'histoire, vous allez trouver tout seuls"... Et les gens ont trouvé! Quand on s'appelle Bernard, c'est évident que ça va mal se passer! Je pense que le prénom, c'est comme la tonalité d'une personnalité et que c'est le plus dur à trouver. "La Délicatesse", c'est un livre très "Nathalie" : les années 70, la mélancolie, la douceur... Bizarrement, cette Nathalie c'est un peu mon enfance, c'est en lien avec cette tonalité orange des années 70. Je ne décris pas les personnages parce que je pense qu'on a déjà beaucoup de la personnalité à travers le prénom... Alors vous par contre, vous n'avez pas du tout une tête d'Aurélie, je trouve!

J'ai une tête de quoi?

De Cassandre! J'aime bien désigner les personnages avec un mot, j'adore réduire. Je ne dis pas grand chose de Nathalie, je dis juste qu'elle a une "féminité suisse". Chacun met ce qu'il veut dans la Suisse, certains y voient un havre de paix, d'autres y voient une pute, comme Yann Moix!

C'est quoi un David?

C'est amusant, vous êtes la première à me poser la question, parce qu'en général, lors des dédicaces, systématiquement les gens me demandent à quoi me renvoient leurs prénoms! Un David c'est à la fois très sombre et très lumineux.

Un clair-obscur!

Ou un dépressif joyeux!

Quand on donne un prénom à son enfant, on a une grave responsabilité alors...

Oui, le prénom d'un enfant c'est comme pour le titre d'un roman. Pour "Qui se souvient de David Foenkinos?", j'ai hésité jusqu'au bout et finalement je pense que ce n'est pas un très bon choix. J'ai failli l'appeler "Alice" : vous imaginez la différence de tonalité entre les deux titres, on n'est pas du tout dans la même histoire. J'aurais dû l'appeler "Alice", je crois. On m'a dit que ça faisait trop Woody Allen. Je voulais l'appeler "l'Idée Alice", parce que dans le livre c'est Alice qui a une idée. Je regrette ce titre jusqu'au moment où quelqu'un me dit qu'il est génial. Je suis complètement girouette, c'est le dernier avis qui compte. On n'a aucun avis sur ce qu'on fait, finalement.

Dans "Nos Séparations", vous décrivez le passage de l'anonymat à la vérité du prénom, cet acte irréversible... C'est un acte symbolique pour vous?

J'aime bien trouver des manières de décrire les choses, je ne cherche pas l'originalité à tout prix mais des rencontres amoureuses, on en a vues des millions ; j'essaie de trouver un angle. Je trouve ce moment très excitant, c'est une sensation irréversible, on ne peut plus faire marche arrière ensuite dans la non-connaissance du prénom. Après, la relation anonyme est foutue à jamais. Pour moi, ce n'est pas anodin quand je demande à quelqu'un "Vous vous appelez comment?". Parfois je suis très déçu... Il y a des prénoms très décevants.

On retrouve plusieurs récurrences dans vos livres : les deux Polonais, le personnage "Berthier"... c'est l'idée de créer une Œuvre et de rendre ses livres cohérents entre eux?

Les gens voient souvent les deux Polonais, les cheveux lisses... Mais pour Berthier, vous êtes la seule à l'avoir repéré! En s'appelant Berthier, on ne peut qu'être collègue, ce n'est pas possible autrement. Dans mon Panthéon personnel, il y a le cinéma des années 70 et dans des films comme "le Grand blond avec la chaussure noire", ils s'appellent tous par leurs noms de famille...
J'aime répéter les mêmes phrases dans mes livres, je trouve ça rassurant, il y a aussi toujours "la rhapsodie des rotules". C'est important pour un artiste d'avoir un univers plus ou moins identifiable. Mais mon humour, mon écriture ont beaucoup évolué entre "l'Inversion de l'Idiotie" et maintenant.

Il y a une musique dans votre écriture, vous pratiquez la digression, il y a des aphorismes, des notes en bas de page, des paroles de chanson, vous citez vos auteurs préférés... On a l'impression que c'est la niche dans laquelle vous mettez votre intimité et que c'est dans ces moments-là qu'on est le plus proche de vous...

Oui, c'est là que le narrateur est présent, j'y glisse mes goûts personnels, ma tonalité. On me demande souvent quelle est la part d'autobiographie dans mes livres, je pense que rien n'est autobiographique dans l'histoire, dans les personnages mais pourtant ils sont complètement autobiographiques dans le sens où c'est là qu'on peut avoir une photographie de ma sensibilité, de ce que j'aime, de ce que je ressens. Ce n'est pas uniquement dans les interchapitres... Nathalie, je ne la connais pas, je ne la vois même pas, elle ne correspond à aucune femme dans ma vie mais ce que je dis d'elle, ce que j'aime chez elle, ce sont des choses qui en tant qu'homme me touchent. C'est plus au niveau du ressenti. des choses J'écris des romans où il y a une forte présence du narrateur, j'adore les notes en bas de page, j'aime le jeu avec le lecteur, la connivence ; j'ai un rapport ludique à l'écriture. Dans la vie c'est comme cela aussi, on passe d'une interview ici à des courses au Monoprix puis au Salon du livre. On passe d'une recette de risotto à Woody Allen, à la mort d'un proche, au désir subit et à l'envie d'embrasser quelqu'un.

Justement, quel est votre risotto préféré? Parce que dans "La Délicatesse", vous donnez la recette du risotto aux asperges alors que dans "Nos Séparations", on sent un certain attrait pour le risotto aux champignons...

Complètement champignons-fromage! Je ne sais pas pourquoi j'ai mis le risotto aux asperges dans la Délicatesse, ça sonnait bien, je crois. Les gens sont très gentils avec moi, j'ai une collection géante de PEZ chez moi (ndlr dans la Délicatesse Markus offre des PEZ à Nathalie) parce que finalement on en trouve partout, et samedi dernier dans une librairie on m'a fait un risotto aux asperges. C'était bon mais je préfère le risotto aux champignons! Ça aurait été une bonne première question, ça : David Foenkinos, vous êtes plutôt risotto aux asperges ou aux champignons?

On sent un réel amour du détail, il y a tout un passage dans "la Délicatesse" sur la boisson que va choisir Nathalie lorsqu'elle rencontre pour la première fois son futur mari, il y a le geste précis d'Alice dans "Nos Séparations" par lequel elle séduit Fritz, vous souffrez d'une poésie maladive?

Une des pages les plus autobiographiques que j'aie pu écrire, c'est la première de "Nos Séparations". C'est une façon de voir chaque détail qui peut me réjouir. J'adore les détails, j'ai fait un livre qui s'appelle "les détails féminins" et qui s'est perdu dans mon ordinateur, heureusement, ça aurait accentué mon côté "auteur féminin" dans lequel je ne veux pas m'enfermer. Oui, c'est une "poésie maladive" ; en tout cas sur l'excitation du détail oui, j'ai un rapport au détail un peu névrotique mais très positif, quelque part c'est une façon de ne regarder que ce que l'on aime. Par exemple j'ai adoré les cheveux de Zoé Deschanel dans "500 jours ensemble". Je suis très serre-tête, je m'en rends compte maintenant. Je suis très cheveux, je suis obsédé par les cheveux, je suis maniaco-capillaire. Ca me vient de ma propre hantise de mes cheveux. L'obsession des cheveux lisses vient de là, pas besoin de faire beaucoup de psychanalyse.

J'ai essayé d'esquisser votre femme idéale : elle a les cheveux lisses, elle parle Allemand et elle n'a pas de chien?

Non, le chien ce n'est pas rédhibitoire ; pour vivre avec elle peut-être parce que je n'aime pas les poils. Mais sinon ça ne me dérange pas. Je dis souvent que j'aime les filles aux cheveux lisses qui votent à droite, qui sont catholiques, qui louchent un peu et qui parlent Allemand. Je trouve la langue allemande très érotique. En même temps je ne me permettrais jamais de m'enfermer dans un idéal féminin, je trouve ça tellement déprimant et réducteur d'avoir un idéal, je veux me laisser toutes les possibilités d'émerveillement. J'ai des préférences mais j'adorerais être troublé par quelque chose qui n'est pas du tout dans mon idée préconçue. J'aimerais bien rencontrer Yoko Ono par exemple une femme tyrannique et insupportable. Alors que j'aime la douceur.

C'est vrai que l'Allemand est une jolie langue!

Merci! Quand je le dis en Allemagne, ils sont très surpris et ils ne savent pas comment le prendre. C'est une langue intelligente et sensuelle. Je déteste le charme, l'arnaque de l'italien ou de l'espagnol. Tu passes une bonne soirée avec la langue italienne mais au réveil c'est déprimant. L'Italie, c'est une aventure alors que l'Allemagne, c'est une autoroute. L'Allemagne, c'est Yoko Ono. Ca va être compliqué si vous écrivez ça! Je suis tellement dans l'écriture du livre sur John Lennon que je parle constamment des Beatles.

Comment vous est venue l'idée de ce livre sur John Lennon?

Il y a souvent les Beatles dans mes livres : dans "la Délicatesse", je mets la discographie de John Lennon s'il n'était pas mort. Les Beatles sont toujours dans ma vie ; là j'avais envie d'écrire quelque chose de différent entre mes deux livres et on m'a fait la proposition d'écrire une biographie particulière. Donc j'ai décidé d'écrire sur John Lennon. Depuis des mois ,je lis tout sur John Lennon, c'est à devenir fou parce que les témoignages se contredisent : la vérité d'un homme, elle se situe où? Est-ce que c'est un taré névrotique ou un exacerbé sensitif, un génie?

Et vous apportez une réponse?

Oui. Il faut que j'arrête, je ne fais qu'en parler depuis plusieurs semaines ; parce que ça me permet de digérer ce que je lis et écris. J'arrête d'en parler.

Toujours dans vos projets, vous allez adapter "la Délicatesse" au cinéma?

Plusieurs de mes livres sont en cours d'adaptation (Nos séparations, Bernard, En cas de bonheur). Avant, quand j'arrivais à la fin d'un livre, j'avais presque du dégoût, l'envie de passer à autre chose. Pour "la Délicatesse", c'est la première fois que je n'ai pas envie de le laisser ; je vais le réaliser avec mon frère. On est très complémentaires, c'est un des plus grands directeurs de casting actuellement, tous les acteurs l'aiment bien ; et moi j'adore la technique, je vais beaucoup sur les tournages, j'apprends beaucoup et je me sens prêt. On avait déjà fait un court métrage ensemble : "Une histoire de pieds" - une histoire d'amour vue par les pieds ; on l'avait filmée sur les chutes de bobines de "Va, vis et deviens" de Radu Mihaileanu.


Vous évoquez la notion de "bon moment" dans la Délicatesse : Markus arrive dans la vie de Nathalie au bon moment. C'est l'idée de destin en plus tragique?

Oui, je parle dans mes livres de ces personnes formidables qu'on rencontre au mauvais moment et de de celles qui sont formidables parce qu'on les rencontre au bon moment. Je crois que toute notre vie est liée au bon timing. Il y a parallèlement à notre volonté, la temporalité qui décide beaucoup plus que nous les choses. Je suis complètement fataliste, je crois beaucoup au déterminisme, que toutes les choses sont déjà écrites. Enfin, pas les livres! C'est plus personnel mais je pense que les choses sont déjà préparées. C'est notre horloge biologique qui décide. Markus arrive au bon moment dans la vie de Nathalie et c'est une qualité qu'il ne maitrise absolument pas.

Donc on arrive tous à un bon moment dans la vie de quelqu'un? Ou il peut ne jamais y avoir ce "bon moment", et ce serait terrible?

Vous voyez les choses à l'envers... Markus est tellement dépressif qu'il attend juste d'être le bon moment de quelqu'un ; lui il est prêt, son bon moment il existe depuis qu'il est né! C'est personnel mais chacune de mes histoires qui ont duré, ont duré parce qu'elles ont débuté à un moment où c'était possible. Finalement, il y a peu de moments précis dans une vie où on est dans la possibilité de démarrer une histoire : des moments de fin d'histoire, de rupture, d'envie. C'est très déprimant ce que je dis, ça rend mineures les histoires que l'on vit parce que finalement elles sont dépendantes de quelque chose qu'on ne maitrise pas.

Mais ça peut aussi être l'amoureux qui recrée un sens artificiel à la rencontre : dans "la Délicatesse", vous évoquez la légende que les couples se construisent sur leur première rencontre... Peut-être définit-on le "bon moment" a posteriori sans vraiment savoir si ça l'était à ce moment-là.

Effectivement, dans "la Délicatesse", c'est le narrateur qui dit que c'est le bon moment, Nathalie ne le sait pas, Markus non plus ne sait pas qu'il a cette belle capacité d'apparaitre dans le champ de vision d'une femme au bon moment. Il comprendra après que c'est le bon moment. J'ai essayé d'analyser dans le livre : n'est-ce vraiment que le bon moment? Non, elle se rend compte après que si elle a été attirée par lui c'est parce qu'il est rassurant et qu'il a la même tête tous les jours - et c'est important pour quelqu'un qui a vécu la brutalité d'un drame. Il y a des attirances qui sont comme des pansements de la même manière que parfois on est attiré par des personnes qui nous font du mal. Nathalie va se rendre compte que son corps ne choisit pas cet homme seulement parce que c'était le bon moment mais parce que c'était l'homme le plus "pansement" pour elle, l'homme pour la rassurer, la faire rire, la ramener sur le terrain de la séduction sans brutalité, alors que lui-même n'a pas les codes de la séduction. Elle réintègre le terrain de l'amour avec un homme vierge. C'est la première fois que je qualifie Markus de "vierge". Ca me fait penser à John Lennon et Yoko Ono, au début de leur rencontre, ils ont tout saccagé et deux semaines plus tard ils ont fait la couverture de l'album "Two virgins" en posant nus. C'était extrême. La rencontre amoureuse est liée à une forme de renaissance. Markus et Nathalie auraient pu poser nus... enfin je ne sais pas si ça aurait fait vendre avec Markus sur la pochette... avec Nathalie oui...

C'est le corps qui décide?


En matière amoureuse, c'est le corps qui décide de tout. On ne sait jamais combien de temps un chagrin d'amour va durer, on se lève un matin et on constate qu'il n'est plus là. On est en connexion permanente avec nos cicatrices et nos souffrances ; ce qui n'empêche pas d'être heureux. La mémoire du corps est supérieure à notre propre mémoire.
Mais aussi, on peut ne jamais se remettre d'un bonheur. Notre sensibilité est liée à la somme des beautés qu'on a pu accumuler. Et en même temps on est tellement secs, je trouve... On est très loin des grandes tragédies russes du 18ème siècle ; aujourd'hui les souffrances sont des bémols et les joies aussi. Je ne ris pas assez par exemple. J'ai peur de progresser vers une certaine sècheresse, tout en étant émerveillé par plein de choses... c'est la vieillesse, je suis très très vieux, j'ai été vieux jeune donc maintenant à 35 ans, je suis un vieillard. J'étais tôt très suisse et très charentaises.

On parlait de destin, il y a un destin dans l'écriture?

"La Délicatesse", je m'empêchais de l'écrire ; je venais d'écrire "Nos Séparations", je n'allais pas écrire un autre roman. Il s'écrivait en moi, c'était comme une cocotte-minute. Et puis un jour, un 5 novembre, j'ai senti que c'était le bon moment, j'ai annulé un rendez-vous auquel j'allais , j'ai fait marche arrière et le roman est sorti comme ça. Je crois beaucoup au royaume de l'inconscient, en la dynamique des rêves. "La Délicatesse " je l'ai écrit malgré moi, dans des songes, elle était déjà là quand je l'ai écrite. Être écrivain c'est avoir un certain ego et en même temps je me sens comme un voyageur de mon esprit, je me sens comme un Roumain à Paris. Je n'y suis absolument pour rien. Je n'avais pas lu avant mes seize ans et du coup ça me rend imposteur. C'est comme une loterie à laquelle je serais bien tombé. De la même façon que je ne sais pas pourquoi mon humour est comme cela. Ça me fascine, c'est quelque chose qui ne s'apprend pas. Je pense que l'humour est proche de la folie. On n'a aucune connivence avec la folie de quelqu'un et pourtant cette folie-là est charmante. Et puis, c'est plus facile d'être drôle à Strasbourg qu'en bas de chez soi. Et encore plus en Ukraine ou au Nord de la Russie. Là je suis sinistre parce qu'on est en bas de chez moi. L'humour c'est uniquement une question de géographie. Je viens de le comprendre à l'instant, c'est bien les entretiens, vous me direz combien je vous dois après.

L'art est relié à la folie?

Je pense que ceux qui créent sont liés à la folie. Le déracinement du quotidien pèse beaucoup sur notre instabilité... le fait d'être libre de son emploi du temps, d'être libre de tout... Je me suis toujours posé la question, quand je vois les artistes des années 70, Hendrix, Joplin... ils ont tout, ils vivent de leur art, ils sont respectés, adulés, et ils tombent tous dans la souffrance, dans la drogue alors qu'ils n'ont pas eu d'enfance difficile. Ces vies rêvées sont tellement instables qu'elles propulsent dans une déchéance très difficile à comprendre de l'extérieur.

Et comment fait-on pour rester ancré dans la réalité?

En faisant des enfants ! L'imagination est un terrain de fatigue pour moi parce que je suis vieux, aussi à cause de ma constitution physique, et puis je dors très mal, ce qui est positif finalement puisque ça m'aide à réfléchir la nuit! Aller chercher mon fils à l'école, c'est mon antidote à la dérive.

Bibliographie :

Inversion de l'idiotie (Gallimard, 2002)
Entre les oreilles (Gallimard, 2002)
Le potentiel érotique de ma femme(Gallimard 2004, Folio)
En cas de bonheur (Flammarion, 2005, J'ai Lu)
Les cœurs autonomes (Grasset, 2006)
Qui se souvient de David Foenkinos? (Gallimard 2007)
Nos séparations (Gallimard, 2008, Folio)
La délicatesse (Gallimard, 2009)
Bernard (Éditions du Moteur, 2010)

Théâtre :
Célibataires (texte publié chez Flammarion) : pièce jouée au Studio des champs Elysées, avec Catherine Jacob et Christian Charmetant (sept-déc. 2008)